
Willy Ronis : Rose Zehner, ou la Pasionaria de l’usine Citroën
Willy Ronis, mon photographe classique préféré
Il y a des photographes qu’on connaît avant même d’avoir cherché à les connaître. Cartier-Bresson, Doisneau, Capa — des noms devenus des monuments, au risque de devenir des étiquettes. Si Willy Ronis est de cette génération, de cette école humaniste française des années 30-60, et pourtant il m’a toujours semblé différent.
Moins célèbre, moins iconisé, moins reproduit. Plus modeste dans sa posture, plus discret dans sa gloire. Né en 1910 dans le 9e arrondissement, fils d’un photographe de studio ukrainien et d’une pianiste lituanienne, il est profondément un enfant de Paris — et plus particulièrement de l’est populaire, Belleville, Ménilmontant, le 20e. Un titi parisien avec une conscience politique aiguisée, un Rolleiflex et un regard qui aime sincèrement les gens qu’il photographie.
Mais ce qui me touche chez Ronis, c’est précisément ça — il ne pose pas de regard sur les gens ordinaires. Il est avec eux.
L’école humaniste, c’est le regard du photographe qui aime l’être humain
disait-il lui-même. Chez lui ce n’est pas une formule. Ça se voit dans chaque image.
L’image

© Ministère de la Culture / Médiathèque du patrimoine et de la photographie / donation Willy Ronis
25 mars 1938. L’atelier de sellerie de l’usine Citroën, quai de Javel, Paris 15e.
Une femme debout se détache de la masse — bras tendu, bouche ouverte, regard qui fuse vers son auditoire. Autour d’elle, des dizaines de visages tournés vers elle, captifs. C’est Rose Zehner, déléguée syndicale CGT, qui fait le compte rendu d’une délégation au ministère de la Guerre sur la solidarité avec les travailleurs espagnols. Willy Ronis appuie sur le déclencheur. Rose le fusille du regard. Il repart.
Alors que la photo est sous-exposée, il n’a pas le papier argentique adéquat pour en faire un tirage correct avant l’heure de bouclage. c’est pourquoi il envoie d’autres clichés à la rédaction de Regards, range ce négatif, et l’oublie.
Pendant 42 ans.
Le destin d’une image
En 1980, un éditeur commande à Ronis un livre de ses meilleures photos. En fouillant ses archives, il tombe sur ce négatif oublié. Il le tire. L’image est forte — plus forte peut-être qu’il ne s’en souvient. Il l’intègre au livre Sur le fil du hasard. L’année suivante, L’Humanité la publie. L’image commence à circuler.
Et Rose Zehner, 80 ans, voit sa propre photo pour la première fois.
Par la suite, elle entre en contact avec Ronis. Leurs retrouvailles sont filmées en 1983 par le cinéaste Patrick Barbéris dans Un voyage de Rose. La photo qui avait oublié son sujet pendant quatre décennies leur permet de se retrouver.
Mais ce que l’image ne savait pas au moment de sa prise de vue : les grèves de 1938 se terminent en répression. Rose et plus de six cents syndicalistes sont licenciés. Elle et son mari ouvrent un bistrot près de l’usine — Où va-t-on ? Chez Lulu et Rosette — que la police ferme en 1940. L’usine Citroën de Javel ferme en 1974. À sa place, aujourd’hui, le parc André-Citroën — un parc sans mémoire, selon les mots de l’historien Tangui Perron, qui a consacré un livre entier à l’histoire de cette image.
Analyse graphique — pourquoi ça fonctionne
Dans ce domaine, cette photographie est un cas d’école de composition involontairement parfaite — ou plutôt de composition instinctive, ce qui est la marque des grands photographes.
La figure centrale surélevée : Rose domine physiquement le cadre. Elle est juchée sur quelque chose — un établi, une caisse — qui la place au-dessus de la masse. Ce surplomb n’est pas symbolique, il est réel. Mais il produit immédiatement une lecture hiérarchique de l’image : il y a une oratrice et un public, un centre et une périphérie.
Le bras tendu : c’est la ligne de force principale de l’image. Diagonal, il traverse le cadre et indique une direction — pas seulement physique, mais politique. Le geste du bras tendu est universel dans l’iconographie révolutionnaire, de Delacroix à l’affiche soviétique. Ronis le capte ici dans sa version ouvrière et féminine, en pleine action, sans pose.
La convergence des regards : tous les visages visibles dans la foule sont tournés vers Rose. L’image est une leçon de composition en étoile — tout converge vers un point focal. Ce n’est pas mis en scène. C’est ce qui se passe réellement dans la salle. Ronis a eu l’instinct de se placer au bon endroit pour que sa photo montre ce que la réalité lui donnait.
La lumière d’usine : dure, frontale, industrielle. Elle ne flatte pas. Elle frappe les visages comme les machines frappent le métal. Il n’y a aucune douceur photographique ici — et c’est exactement ce qu’il faut. Une lumière douce trahirait la scène.
Le noir et blanc : en 1938 c’est la norme, pas un choix artistique. Mais avec le recul, il renforce la dimension intemporelle de l’image. La photo pourrait dater de 1936 ou de 1968. Elle appartient à un temps long, celui de la lutte ouvrière, pas à une date précise.
Ce que dit le cadre : Ronis n’est pas loin. Il est dans la masse, pas en surplomb. Il ne photographie pas depuis l’extérieur — il est à l’intérieur de la scène. Cette proximité se lit dans l’image. On ne regarde pas des ouvriers en grève. On est avec eux.
Willy Ronis – Éternel
À ce sujet, il existe un film qui permet d’entendre Ronis parler de son propre travail — Willy Ronis, autoportrait d’un photographe, documentaire de Michel Toutain, diffusé sur la chaîne Histoire en 2015. En 76 ans de pratique, Ronis s’est photographié chaque année — ce sont ces autoportraits qui rythment le film, dans lequel il revient sur ses images emblématiques, la recherche du cadre, l’émotion avant le déclic.
Aussi, il y parle aussi de la peinture flamande et de la musique baroque comme fondements de sa vision photographique — ce qui n’étonne pas quand on regarde la rigueur compositionnelle de ses images.
Le documentaire n’est malheureusement plus disponible sur YouTube, mais il reste accessible à la vente. Si vous ne connaissez Ronis qu’à travers ses photos, l’entendre parler appuie complètement la lecture de son œuvre.
En attendant d’autres vidéos existent sur le tube, on aurait tort de s’en priver, c’est véritablement un must-see.
© Willy Ronis / Rapho — image utilisée à titre illustratif et critique.
Emmanuel Steinitz est photographe basé aux Lilas (93). Portraits studio et extérieur, direction artistique à Paris et en Île-de-France.

